Innocents ou assassins ?

Œuvre de André Claudot, peintre antimilitariste

Tu as traversé la Méditerranée, et tu es parti,
pour ce pays ensoleillé, ce pays doré,
vers lequel tu avais rêvé de partir,
librement, sac au dos, en short, et le cœur léger.
Avec l’espoir de belles vacances.
Tu es parti, embrigadé, numéroté, et habillé
par cette grande famille qu’on appelle l’Armée. Tu avais bien un sac,
mais il était lourd de Révolte et de Peur.

Tu aurais voulu vivre avec les indigènes,
apprendre leurs coutumes, les comprendre …
Mais tu as revêtu une tenue de guignol,
et là-bas, tu es l’occupant, l’ennemi.
Celui qui tue, et qu’on tue.

Que tu portes un fusil ou que tu sois « planqué »,
ta responsabilité est la même, elle demeure entière ;
plus grande encore que celle de ceux qui de France se taisent
et acceptent que tu partes pour tuer et être tué.

Tu as mis le doigt dans l’engrenage, et l’engrenage t’a happé ;
Tu es parti pour 18, 24, maintenant 27 mois ;
et pourquoi pas plus ?
Tu voudrais que « les autres » se réveillent, se remuent,
refusent la guerre, demandent « votre » libération !
Mais que fais-tu ? Et qu’as-tu fais ?
Tu n’as pas refusé de partir,
Tu n’as pas dit « NON » à la guerre, « NON » à l’armée.
Tu as pris le chemin le plus simple,
celui qui mène là ou vont les moutons,
à l’abattoir !

Bien sûr, la guerre ne durera pas trente ans,
bien sûr, si tu reviens, tu reviendras avant
Ceux qui ont pris les routes opposées,
celle qui mène vers la Liberté,
ou celle qui mène dans les prisons ;
Ceux qui ne veulent pas être cause de la mort ni de la souffrance

Ceux qui, seuls, en face de tous,
et pour que leur geste soit un exemple, ont crié
« NON ! Je ne tuerais point ! »
mais le monde a fermé les yeux, s’est bouché les oreilles,
et les murs des prisons ont étouffé leurs cris.

Et ceux qui, moins héroïque, mais plus humains,
plus vivants, plus proches de nous,
ont pris le chemin d’un pays accueillant.

Mais si tu es lucide, tu reconnaîtras que c’est eux qui ont pris – si dure soit-elle – la bonne route ; la route qui mène vers la fin de la guerre, vers l’abolition de l’armée.

Peut-être vas tu penser qu’il m’est très simple de juger moi qui n’aurais pas à faire ce choix difficile.

Parce qu’une fille ne fait pas la guerre, ne peut-elle parler de la Paix ? Un jeune fasciste, à l’époque des « rappels », l’affirmait, me reprochant de distribuer des tracts « anti-militaristes ».

Pourquoi une fille ne pourrait-elle juger et condamner l’armée ?
Parce que tu n’as jamais connu les aventures de la maternité, ne t’est-il pas permis, à toi garçon, de désirer ou refuser des enfants ?
Parce que tu ne joues d’aucun instrument de musique, que tu ne sais ni l’écrire, ni la lire, te sera-t-il retiré toute possibilité d’en parler, de la mépriser ou de l’aimer ?

Les femmes ont leur place dans une lutte efficace contre la guerre.
Il y a dans le monde un nombre de femmes supérieur à celui des hommes ; si elles prenaient, toutes, conscience de leur force ; si elles voulaient, toutes, enfin cesser de se considérer seulement comme des femelles incapables d’actions coordonnées ; si elle cessaient de considérer la « politique » comme un sujet de conversation réservé aux hommes exclusivement ; si elles acceptaient de comprendre la part de responsabilité qu’elles ont dans la souffrance de tant d’humains, dans la mort de leurs copains, de leur compagnon, et de leurs fils, peut-être la guerre reculerait-elle d’un grand pas.

Pourquoi une fille ne pourrait-elle lutter contre l’Armée ?
Sa lutte ne peut-elle être égale à celle des garçons qui ont dépassé ou n’ont pas encore l’age du Service Militaire ? Une fille ne peut-elle pas manifester, coller, distribuer des tracts ? Nombre d’entre elles ont déjà prouvé que oui ! D’autres en accueillant chez elles des camarades en danger ont pris aussi leur place dans la lutte anti-militariste et anti-colonialiste.
Et enfin, pour celles qui ne veulent pas mettre dans le monde actuel d’autres petits soldats, ou petits êtres qui pourraient en procréer, n’est-il pas aussi difficile, même aux yeux de la législature, de dire « NON » 1 pour le jeune gars qui reçoit l’ordre de rejoindre son régiment ?


Hellyette, dans le bulletin de liaison numéro 27 des Jeunes Libertaires, (Novembre 1958)

*_1 : NdlR : Lors de la recopie de ce texte, nous avons enlevés le mot « que » qui est surement une coquille glissée lors de l’édition.

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